Encore des livres de traductologie (III)

La culture des métiers de la traduction toujours redevable des professeurs

Des publications de qualité dans le monde entier : les pays anglo-saxons
Comme promis, nous continuons à publier – sur notre site web et dans notre Newsletter – des recensions sur les publications de traductologie. A présent, c’est le tour des pays anglo-saxons, notamment les Etats Unis, le Canada et la Grande Bretagne.
Il ne s’agit que de six livres, pour un total – cependant – supérieur à 2 100 pages (!), récemment parus en anglais dans les librairies du monde nord-occidental, là où la culture linguistique est au sommet depuis plus de 70 ans.
Ainsi que nous avons eu l’occasion de le faire remarquer, les contributions des auteurs se limitent presque exclusivement aux professeurs et aux chercheurs d’université. Où sont-ils les responsables des dizaines de milliers d’entreprises qui ne brillent que par leur absence dans ces publications professionnelles ?

La « culture traductologique appliquée » fait cruellement défaut : pas de livres écrits par les professionnels
Nous pouvons constater que, même dans les pays à culture anglophone, les professionnels de nos secteurs d’activités, ceux des services linguistiques et de localisation, continuent à déserter l’engagement à écrire des livres au moins dans le domaine de la recherche appliquée.
Par ailleurs, qui pourrait remplir pertinemment ce rôle typiquement professionnel et pratique si non les dirigeants de toutes ces entreprises ?
Dans la recherche fondamentale, les professeurs d’université (à vrai dire une infime minorité sur le total) font vaillamment face à leur devoir depuis les années 50.
Ce qui fait cruellement défaut – par rapport à une recherche fondamentale bien riche et articulée – c’est justement la culture traductologique appliquée. Celle-là même dont la rareté est à l’ordre du jour sur nos marchés professionnels.

L’ignorance traductologique qui promet aux clients toutes les langues avec une monolocalisation
La fierté d’Eurologos d’avoir écrit des livres de traductologie appliquée est amoindrie par le fait d’être presque les seuls à avoir publié (même gratuitement on-line sur notre site web) des livres professionnels.
Comme toujours, la pénurie culturelle constitue la plaie miséreuse de notre profession. Et ce n’est pas un hasard si l’océan des sociétés de traduction situées sur les marchés du monde entier (celles qu’on appelle les « boîtes aux lettres »), tout en prétendant fournir toutes les langues du monde, ne sont situées que dans un seul pays !

Aspects of specialised translation

“Aspects of specialised translation”, publié par le professeur Lucile Desblance dans la collection dirigée par Daniel Gouadec (La maison du dictionnaire), est un excellent volume d’essais en anglais. Il contient une vingtaine de contributions précédées par une introduction du grand traductologue Peter Newmark de l’Université de Surrey.
Le livre est une ressource très utile pour les enseignants et traducteurs qui travaillent dans la traduction dite technique. L’étude des cas permet d’effectuer des observations détaillées sur l’application du langage spécialisé. Une vaste gamme de langues sont traitées (arabe, chinois, anglais, allemand, grec, italien, russe et espagnol) et les domaines inclus sont la médecine, la technologie, le droit, la politique, les médias et la philosophie.

Lucile Desblanche (Ed.)
Aspects of specialised translation
Collection dirigée par Daniel Gouadec
La maison du dictionnaire  (191 p.)

 

Verbomil : fondation of speech-to-speech translation

Ce livre, publié par Springer-Verlag sous la direction du professeur Wolfgang Wahlster de l’Université de la Sarre, est un excellent volume d’essais (une cinquantaine pour un total de 700 pages).
Il contient les contributions de plus de 150 linguistes-auteurs avec plus de 110 contributions externes, y compris celles de plusieurs grandes industries multinationales.
Verbomil s’occupe de discours spontanés, mais aussi des corrections réelles (repair phenomena), et utilise une analyse sémantique profonde pour reconnaître les fautes du locuteur et pour traduire ce qu’il tente de dire au lieu de ce qu’il dit. Ce livre, extrêmement technique, ne peut justifier le voyage à la librairie pour son achat que pour ceux qui cultivent un intérêt très aigu pour l’argument.

Wolfgang Wahlster (Ed.)
Verbomil: foundation of speech-to-speech translation
Springer-Verlag     (700 p.)

 

Working with specialized language

Ecrit par Lynne Bowker de l’Université d’Ottawa, et Jennifer Pearson, responsable de la traduction à l’Unesco, le livre, qui arbore le sous-titre « A pratical guide to using corpora », est idéal pour les traducteurs, copywriters techniques et les spécialistes qui veulent explorer le potentiel du LSP (les langues spécialisées avec des buts particuliers). L’emphase du livre est mise sur l’utilisation pratique des « corpora » (pre-processing, alignement and exploitation).

Lynne Bowker and Jennifer Pearson
Working with specialized language
Routlege                         (242 p.)

 

The Oxford Handbook of Applied Linguistics (ed. Robert B. Kaplan)

Cet ouvrage est de dimension épique. Il contient pas moins de treize parties et trente-neuf chapitres sous la forme d’articles écrits par des experts. Au moins quatre compétences linguistiques, l’analyse du discours, l’apprentissage et l’enseignement de la deuxième langue, les variations dans l’usage et la production linguistique (bilinguisme, multilinguisme, politique et programmation), traduction et interprétation (évaluation, applications technologiques dans la linguistique appliquée).
Mis à part l’impression que l’approche est quelque peu abstraite ou trop académique (on regrette le manque d’une contribution de la part des professionnels des différents secteurs qui aurait pu apporter une dimension de littérature la plus concrète possible), le travail présente différentes sections très valables. Le chapitre sur la traduction est digne de mention par ses très bonnes vues d’ensemble (très concises).
L’ouvrage fournit une large introduction aux problèmes auxquels les professionnels des services linguistiques doivent faire face.

Robert Kaplan (Ed.)
The Oxford handbook of Applied linguistics
Oxford University Press     (641 p.)

 

Theatrical translation and film adaptation. A practitioner’s view

L’auteur de cet ouvrage, Phillis Zatlin, est professeur de traduction en espagnol à la Rutgers University (New Jersey, Etats Unis).
Elle a cumulé une grande expérience dans le domaine de l’adaptation théâtrale et cinématographique.
Son livre, de plus de 200 pages, introduit d’une manière précise et documentée la traduction des œuvres visuelles. La bibliographie est très riche et précise, même pour le doublage et le sous-titrage.
Non seulement Zatlin donne des informations précises sur l’environment du cinéma et du théâtre, mais elle ne cesse de rappeler le point stylistique central de toute adaptation théâtrale ou de film : les personnages doivent parler avec ce qu’elle appelle « leur voix » (avec tous les conseils pratiques afin que ceci soit réalisé).
Dans le chapitre « Practical Approaches to translating theatre » elle approfondit les suggestions de traduction et d’adaptation (changement de situation, insertion ou omission de références culturelles, etc.).
Livre rigoureux et très pratique : assez rare.

Phyllis Zatlin
Theatrical translation and film adaptation
A practitioner’s View Topics in Translation;    (222 p.)

 

The meaning of Tingo (And other extraordinary words from around the world)

Nous n’avons pu résister à présenter ce petit livre d’Adam Jacot de Boinod, qualifié d’“absolutely delicious” par Stephen Fry. Il nous donne l’occasion de parler un peu de l’immense et très diversifiée culture du traducteur. Ad Hermans, le regretté chercheur en linguistique au Centre de Terminologie de Bruxelles, avait donné à cette culture précieuse et silencieuse l’appartenance à la branche de la « doxologie » (voir Dictionnaire des termes de la sociologie, Ed. Marabout). Cette discipline étudie l’incidence sur les pratiques scientifiques et vice versa de ce type de « savoir non systématisé », le savoir typique, justement, de tous les traducteurs. Pas une seule ligne ne peut être vraiment traduite, c’est-à-dire intégralement restituée dans une autre langue, sans l’acquisition d’une connaissance profonde et très articulée de la « chose » à traduire : aussi bien dans la langue de départ que dans celle d’arrivée.
Toute la richesse culturelle de l’humanité réside dans ce type de connaissances que le spécialisme de la culture moderniste ne connaît pas.
En prenant comme base plus de 280 langues, le livre très « british » de Boinod est – si on ose dire – organisé par thèmes, de manière que l’on puisse comparer les attitudes des différents peuples face à la nourriture, le corps humain, la guerre des sexes, les chiffres…
Naturellement, les éternels « false friends », les pires ennemis des traducteurs, sont souvent mis en évidence. Savez-vous, par exemple, que « mama » en géorgien signifie « papa » ou que « punk » en japonais, n’est qu’un « pneu à plat » ?
Même ce qu’on appelle l’intraduisible est tout de même traduit : en hawaïen « pana po’o » peut être restitué (en français) par « se creuser les méninges… »
Le bagage culturel et les livres des traducteurs ne sont pas tristes.

Adam Jacot de Boinod
The meaning of Tingo
And other extraordinary words from around the world
Penguin    (209 p.)

 
 

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