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Introduction
Le fait de travailler à Bruxelles depuis environ vingt-cinq
ans m'a habitué à regarder l'Italie "jambe en l'air",
les Alpes en bas et le pied en haut. C'est sans doute ce renversement
de perspective - par rapport, évidemment, à mes trente
premières années - qui m'a forcé à une
continuité d'observation renversée et souvent très
révélatrice. C'est l'avantage optique des émigrés
par rapport aux sédentaires. D'ailleurs, tous les étrangers
présents ici, ou tous ceux qui ont vécu longtemps
à l'étranger, le savent bien.
Ainsi, quand votre valeureuse présidente, Madame Lia Guastaroba,
fondatrice entre autres de l'EUATC, m'a demandé de vous parler
un peu de la traduction, deux ou trois observations assez paradoxales
ou anomales sur nos "choses" professionnelles me sont venues à
l'esprit presque spontanément.
Mais, d'abord, une première constatation consolidée
et pas du tout anormale.
1- Le multilinguisme dans la communication en tant que précondition
au développement des entreprises et des institutions postmodernes.
Nous avons tous le privilège de travailler dans un des secteurs
les plus caractéristiques de cette époque dite postindustrielle
: celui de l'information. Cela ne veut pas dire que la production
de biens a été dépassée : des voitures
aux téléphones portables, du carrelage aux raviolis,
les produits demeurent et, bien entendu, demeureront toujours à
la base de nos économies. Mais aujourd'hui, c'est l'information
qui en constitue la principale valeur ajoutée. Dans le cadre
de la domination de l'offre sur la demande, l'information intégrée
dans les produits devient, souvent de façon décisive,
l'élément discriminant. Cette information fait l'objet
de nos activités. Elles sont nécessairement multilingues.
En effet, les entreprises - tout comme les institutions publiques
- qui n'exportent pas, à savoir qui ne communiquent pas de
façon plurilingue, sont destinées à végéter
ou à mourir : car, grâce à la mondialisation
des marchés, la communication multilingue devient de plus
en plus la précondition au développement des entreprises
et des institutions modernes vraiment efficaces et compétitives.
2- Le paradoxe de l'internationalisation " homologatrice " et
du grand retour géo-stylistique aux langues locales.
Le premier paradoxe à souligner est celui du retour - si
jamais il fallait parler de retour - aux langues locales et nationales
en dépit des craintes d'uniformisation planétaire
en faveur de l'anglais pourtant dominateur.
Jamais auparavant on avait constaté une telle passion philologique
pour les langues de chaque pays.
De même que l'ordinateur a augmenté la consommation
de papier au lieu de la diminuer ou de l'éliminer, l'internationalisation
des échanges est en train de valoriser les langues, même
celles que l'on considérait comme les plus "faibles" et dont
on craignait l'écrasement ou la disparition. Ainsi, le croate
va de plus en plus se différencier du serbe, le tchèque
du slovaque, le brésilien du portugais et encore le castillan
de l'argentin ou du mexicain.
Le besoin de conserver ou de développer sa propre identité
culturelle au sein de la globalisation planétaire, soupçonnée
d'aplatir toute particularité connotative, porte à
découvrir et à redécouvrir les richesses de
sa propre langue et à en préserver le géo-style.
Ce qui, parfois, est certainement excessif : au Canada, par exemple,
les francophones du Québec légifèrent contre
l'utilisation des anglicismes par des sanctions très strictes
; ou encore, en Flandre, les Flamands belges partent quelquefois
en croisades fondamentalistes contre la francophonie.
Mais que les démocrates n'aient pas peur : aujourd'hui l'amour
pour sa langue maternelle confère à la fierté
patriotique de nouveaux accents qui ne sont pas vraiment nationalistes
dans le sens traditionnel du terme.
Autrement dit, le cosmopolitisme multiculturel, oui. L'homologation
produite par le vrai ou supposé casse-pierre mondialiste,
non !
Et tout ceci vaut également sur le plan économique.
Entre deux produits dont un seulement fait l'objet d'une publicité
et d'une description dans sa langue maternelle, on peut facilement
prévoir le choix de l'acheteur, même en présence
d'un handicap au niveau du rapport qualité/prix pour ce produit
: le facteur LC comme Langue du Client !
Il y a quelques années seulement, il était impensable
de devoir traduire les sites Web. à l'heure actuelle, même
les Américains doivent traduire toute leur information commerciale
en plusieurs langues, s'ils veulent continuer à exporter.
Au point que la langue en tant que partie intégrante du produit
et de sa compétitivité n'est plus l'affirmation d'un
linguiste visionnaire et futurologue. Bien entendu, ce discours
ne veut pas soutenir les velléités des nouveaux dialectophiles
en ce qui concerne leur revendications d'arrière-garde archaïques
et ridicules, comme celles des Bretons et de certains de nos habitants
de la Plaine du Pô malades de dirigisme pseudo-bilingue ou
folklorique...
Des cinq mille langues actuellement parlées et classées
par l'UNESCO, une quarantaine fait littéralement tourner
la planète. Mais parmi celles-là on retrouve déjà
l'albanais et le zoulou, des langues qui pour l'instant ne sont
pas très importantes du point de vue économique. Quant
à l'avenir, il suffit de penser que les Américains
en ont classées pas moins de 169 à avoir politiquement
dans le collimateur...
3 - L'anomalie du "toutes langues" produites par l'entreprise
exclusivement locale.
De toutes les anomalies fourmillant actuellement dans le domaine
et sur les terroirs de nos activités, il y en a une en particulier
que je voudrais soumettre à votre attention.
Il s'agit du problème de la relocalisation de la production
des langues. Aujourd'hui, elles sont produites anormalement (et
paradoxalement) de façon très souvent délocalisée.
Mais s'il existe une production qui par définition n'est
pas délocalisable, c'est la production des langues.
L'été dernier, quand j'étais en vacances ici
en Italie, j'ai fait involontairement rire mes amis. Je parlais
sans problème de "disco duro", traduisant "disque dur" ou
"hard disk" avec la naïveté terminologique propre aux
émigrés.
J'ai ainsi découvert à mes dépens qu'ici on
dit "disco fisso", d'ailleurs philologiquement plus précis.
Donc, non seulement les traducteurs doivent travailler vers leur
langue maternelle, mais ils doivent aussi vivre sur place - ou pas
très loin - pour ne pas risquer d'avoir des interférences
phraséologiques ou terminologiques embarrassantes et impardonnables.
Pour ne pas délocaliser les langues, c'est-à-dire
pour les localiser, il faut surtout qu'elles soient au moins contrôlées
sur place, y compris le rapport text/layout.
Ceci est en opposition avec la situation de la quasi totalité
des entreprises de services linguistiques, nos agences de traduction,
qui sont presque uniquement locales.
S'il est vrai que Internet permet aujourd'hui de faire traduire
ses textes par des free-lances bien localisés aux quatre
coins de la planète, il est tragiquement vrai que la fonction
cruciale de contrôle linguistique de la fourniture - car les
free-lances demeureront toujours de simples fournisseurs - est attribuée
à une agence techniquement et fatalement analphabète.
En tant qu'entreprises responsables de fournir de plus en plus le
contrôle de la qualité totale à nos clients,
nous ne pouvons pas échapper à cette lacune structurelle.
Comment assurer la fourniture de qualité contrôlée
alors qu'on ne dispose pas d'une structure multinationale en mesure
de produire et certifier sur place, pour chaque langue, l'acceptabilité
contractuelle du service vendu ? Avant que le client ou le client
potentiel ne nous la pose, il faut que nous ayons le courage d'adresser
cette question à nous-mêmes avec pertinence professionnelle
: de nos jours ce serait une anomalie professionnellement intolérable
de ne pas le faire. D'ailleurs, bien que nous nous rendions compte
qu'il nous faudra des années avant de trouver la réponse
à une telle question et, surtout, avant de développer
une ou plusieurs solutions, nous ne pouvons pas nous dispenser de
nous la poser quand même !
4- L'anomalie du traducteur omniscient et supposé spécialiste
dans la multiplication des terminologies techniques.
à propos d'anomalies, respirons profondément et sortons-en
une autre qui empoisonne nos relations avec les clients, souvent
induits en erreur par nos mêmes promesses.
Leur besoin de simplification et d'absence de difficultés
linguistiques est totalement assouvi lorsque nous offrons la disponibilité
magique de traducteurs spécialisés, non seulement
dans toutes les langues mais aussi dans tous les domaines, donc
dans celui du client !
Même si nous admettons que ces traducteurs hyper-spécialisés
existent vraiment (bien que les ingénieurs mêmes des
entreprises clientes aient du mal à être toujours au
courant des technologies de plus en plus parcellisées de
leurs produits spécifiques), comment pourraient-ils, nos
free-lances miraculeux, joindre les deux bouts s'ils ne traduisaient
que les textes spécialisés pour lesquels on les croit
compétents ?
Il est tout à fait normal de se demander si ce ne sont pas
les professionnels des services linguistiques - donc nous-mêmes
- qui nourrissent de façon masochiste les malentendus contractuels
à la base de la déception du client et de la confusion
sur les marchés de l'offre et de la demande.
A qui s'en prendre, en effet, au moment où l'on constate
la petitesse de la culture traductologique présente sur nos
marchés ?
Qui accuser en tant que responsable de la sous-évaluation
tragique de la complexité et - de la valeur ! - de nos services
multilingues d'éditing et publishing ?
5- Les mémoires de traduction, la terminologie informatisée
et, surtout, la traduction automatique comme instruments essentiels
de la traduction humaine, éternellement humaine.
Nous savons tous que le savoir-faire dont la traductologie appliquée
dispose aujourd'hui est remarquable, tant au niveau linguistique
qu'au niveau technologique. Déjà en 1994, quand j'ai
signé la publication de notre premier livre sur la traduction
et l'éditing multimédia, nous avions déjà
fait le compte rendu de pas moins de 450 livres de traductologie.
Quant à la solution du problème central de la qualité
traductive, c'est-à-dire la précision multilingue
des technolectes spécifiques et d'entreprise, la terminotique
est sur le marché depuis au moins une dizaine d'années
et propose des solutions stratégiques concrètes :
les mémoires de traduction et les prétraductions automatiques
(au sein du Groupe Eurologos on utilise essentiellement Trados,
IBM et Systran). Si aujourd'hui nous ne présentons pas et
nous ne vendons pas à nos clients les glossaires terminologiques
concernant leurs technologies, si nous ne montrons pas la complexité
de la traduction humaine, éternellement humaine, nous risquons
de finir par produire activement de l'obscurantisme sur nos professions.
La vraie solution au problème de la traduction technique
consiste - nul ne l'ignore - en l'utilisation des mémoires
de traduction qui construisent et multiplient les technolectes spécifiques,
pour chaque langues, de façon permanente !
6- La pédagogie traductologique dans la formation et,
surtout, dans la contractualisation de qualité avec le client.
Dans quelques bonnes écoles de traduction en Europe - même
en Italie (et le professeur Arduini ne pourra certainement me démentir
sur ce point) - la formation professionnelle est en train de devenir
excellente.
Aux deux piliers de la nouvelle pédagogie traductologique,
à savoir la préparation philologique sur la langue
maternelle et sur les systèmes informatiques d'aide à
la traduction, s'ajoute très spontanément une pratique
des langues étrangères de plus en plus répandue
grâce à plusieurs séjours à l'étranger
de différentes durées (cours, échanges universitaires,
stages auprès d'entreprises étrangères, etc.).
Heureusement, maintenant tout a changé par rapport à
ma génération obsolète, anthropologiquement
unilingue - hélas ! - ou presque.
En effet, c'est bien comme ça.
Toutefois, dans l'attente que toute une nouvelle génération
de traducteurs change profondément la culture professionnelle,
du point de vue de l'offre ainsi que de la demande (il arrive très
souvent que les responsables éditing de nos clients soient
de jeunes diplômés en traduction), c'est-à-dire
dans l'attente que l'état actuel de primitivisme de la culture
traductologique sur le marché se modifie, il faut que nous,
les professionnels, agissions de plus en plus pédagogiquement
envers notre marché de la demande.
Comment ? Ce n'est pas facile.
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