Conférence de Franco Troiano,
tenue le 27 mai 2000, au Congrès International FEDER. CEN. TRI, sur le thème :


LE FUTUR DE LA TRADUCTION :
TECHNOLOGIE
, FORMATION, MARCHE

Dans le cadre de la réunion de l'EUATC (European Union of Associations of Translation Companies) à Misano-Rimini (Italie)
 

 

Intervention de Franco Troiano

Franco Troiano à la conférence de Misano-Rimini en mai 2000

 
Migrant et humblement relocalisateur

Franco Troiano, milanais, a fondé en 1977 la société Eurologos à Bruxelles. Entreprise de services linguistiques, elle est devenu le head office d'un petit groupe international de quatorze sièges avec, à leur tête, quelques sociétés pilotes (les entreprises de Bruxelles, de Cologne et d'Anvers, plus deux filiales d'éditing et publishing : Littera Graphis S.A., pour le multimédia et Telos S.A., encore minuscule, préposée à la conception rédactionnelle et publicitaire). 
Le projet du groupe, qui est actuellement en cours de réalisation, est celui de constituer plus d'une quinzaine de nouveaux sièges Eurologos. Le but est d'assurer la production géo-stylistique locale de traductions vers les langues les plus importantes utilisées sur les marchés internationaux. "Il faut relocaliser au moins le contrôle des langues", a écrit à plusieurs reprises notre milanais entre-temps très activement bruxellisé, après presque cinq lustres d'euromigration. 
Aujourd'hui, le Groupe Eurologos se présente comme une petite entreprise à vocation fatalement planétaire, en dépit de la mégalophobie radicale de son fondateur. En effet, à ce qu'il appelle "l'hédonisme, de nos jours très idéologique, des voyages internationaux", Franco Troiano préfère - certes par paresse cultivée - la quiétude des voyages imaginaires induits par l'écoulement des lignes de ses textes : notamment des articles, des nouvelles et quelques essais économico-professionnels. 
"Ce n'est pas étonnant - aime-t-il répéter parfois à ses collaborateurs désormais très nombreux - la luxure des mots bien créés et à recréer avait déjà irrésistiblement attiré dans le désert, passez-moi l'allusion, même un esprit mondain et illustre comme Saint Jérôme, qui n'est pas le patron des traducteurs par hasard." 

 

Multilinguisme, terminotique et publishing dans le marché international de la mondialisation

Paradoxes et anomalies de l'offre et de la demande 
 

  Introduction

Le fait de travailler à Bruxelles depuis environ vingt-cinq ans m'a habitué à regarder l'Italie "jambe en l'air", les Alpes en bas et le pied en haut. C'est sans doute ce renversement de perspective - par rapport, évidemment, à mes trente premières années - qui m'a forcé à une continuité d'observation renversée et souvent très révélatrice. C'est l'avantage optique des émigrés par rapport aux sédentaires. D'ailleurs, tous les étrangers présents ici, ou tous ceux qui ont vécu longtemps à l'étranger, le savent bien. 
Ainsi, quand votre valeureuse présidente, Madame Lia Guastaroba, fondatrice entre autres de l'EUATC, m'a demandé de vous parler un peu de la traduction, deux ou trois observations assez paradoxales ou anomales sur nos "choses" professionnelles me sont venues à l'esprit presque spontanément. 
Mais, d'abord, une première constatation consolidée et pas du tout anormale. 
 

1- Le multilinguisme dans la communication en tant que précondition au développement des entreprises et des institutions postmodernes. 

Nous avons tous le privilège de travailler dans un des secteurs les plus caractéristiques de cette époque dite postindustrielle : celui de l'information. Cela ne veut pas dire que la production de biens a été dépassée : des voitures aux téléphones portables, du carrelage aux raviolis, les produits demeurent et, bien entendu, demeureront toujours à la base de nos économies. Mais aujourd'hui, c'est l'information qui en constitue la principale valeur ajoutée. Dans le cadre de la domination de l'offre sur la demande, l'information intégrée dans les produits devient, souvent de façon décisive, l'élément discriminant. Cette information fait l'objet de nos activités. Elles sont nécessairement multilingues. En effet, les entreprises - tout comme les institutions publiques - qui n'exportent pas, à savoir qui ne communiquent pas de façon plurilingue, sont destinées à végéter ou à mourir : car, grâce à la mondialisation des marchés, la communication multilingue devient de plus en plus la précondition au développement des entreprises et des institutions modernes vraiment efficaces et compétitives.
 

2- Le paradoxe de l'internationalisation " homologatrice " et du grand retour géo-stylistique aux langues locales.

Le premier paradoxe à souligner est celui du retour - si jamais il fallait parler de retour - aux langues locales et nationales en dépit des craintes d'uniformisation planétaire en faveur de l'anglais pourtant dominateur. 
Jamais auparavant on avait constaté une telle passion philologique pour les langues de chaque pays. 
De même que l'ordinateur a augmenté la consommation de papier au lieu de la diminuer ou de l'éliminer, l'internationalisation des échanges est en train de valoriser les langues, même celles que l'on considérait comme les plus "faibles" et dont on craignait l'écrasement ou la disparition. Ainsi, le croate va de plus en plus se différencier du serbe, le tchèque du slovaque, le brésilien du portugais et encore le castillan de l'argentin ou du mexicain.
Le besoin de conserver ou de développer sa propre identité culturelle au sein de la globalisation planétaire, soupçonnée d'aplatir toute particularité connotative, porte à découvrir et à redécouvrir les richesses de sa propre langue et à en préserver le géo-style. 
Ce qui, parfois, est certainement excessif : au Canada, par exemple, les francophones du Québec légifèrent contre l'utilisation des anglicismes par des sanctions très strictes ; ou encore, en Flandre, les Flamands belges partent quelquefois en croisades fondamentalistes contre la francophonie. 
Mais que les démocrates n'aient pas peur : aujourd'hui l'amour pour sa langue maternelle confère à la fierté patriotique de nouveaux accents qui ne sont pas vraiment nationalistes dans le sens traditionnel du terme. 
Autrement dit, le cosmopolitisme multiculturel, oui. L'homologation produite par le vrai ou supposé casse-pierre mondialiste, non !
Et tout ceci vaut également sur le plan économique. 
Entre deux produits dont un seulement fait l'objet d'une publicité et d'une description dans sa langue maternelle, on peut facilement prévoir le choix de l'acheteur, même en présence d'un handicap au niveau du rapport qualité/prix pour ce produit : le facteur LC comme Langue du Client ! 
Il y a quelques années seulement, il était impensable de devoir traduire les sites Web. à l'heure actuelle, même les Américains doivent traduire toute leur information commerciale en plusieurs langues, s'ils veulent continuer à exporter. Au point que la langue en tant que partie intégrante du produit et de sa compétitivité n'est plus l'affirmation d'un linguiste visionnaire et futurologue. Bien entendu, ce discours ne veut pas soutenir les velléités des nouveaux dialectophiles en ce qui concerne leur revendications d'arrière-garde archaïques et ridicules, comme celles des Bretons et de certains de nos habitants de la Plaine du Pô malades de dirigisme pseudo-bilingue ou folklorique... 
Des cinq mille langues actuellement parlées et classées par l'UNESCO, une quarantaine fait littéralement tourner la planète. Mais parmi celles-là on retrouve déjà l'albanais et le zoulou, des langues qui pour l'instant ne sont pas très importantes du point de vue économique. Quant à l'avenir, il suffit de penser que les Américains en ont classées pas moins de 169 à avoir politiquement dans le collimateur...
 

3 - L'anomalie du "toutes langues" produites par l'entreprise exclusivement locale.

De toutes les anomalies fourmillant actuellement dans le domaine et sur les terroirs de nos activités, il y en a une en particulier que je voudrais soumettre à votre attention. 
Il s'agit du problème de la relocalisation de la production des langues. Aujourd'hui, elles sont produites anormalement (et paradoxalement) de façon très souvent délocalisée.
Mais s'il existe une production qui par définition n'est pas délocalisable, c'est la production des langues. 
L'été dernier, quand j'étais en vacances ici en Italie, j'ai fait involontairement rire mes amis. Je parlais sans problème de "disco duro", traduisant "disque dur" ou "hard disk" avec la naïveté terminologique propre aux émigrés.
J'ai ainsi découvert à mes dépens qu'ici on dit "disco fisso", d'ailleurs philologiquement plus précis. 
Donc, non seulement les traducteurs doivent travailler vers leur langue maternelle, mais ils doivent aussi vivre sur place - ou pas très loin - pour ne pas risquer d'avoir des interférences phraséologiques ou terminologiques embarrassantes et impardonnables. Pour ne pas délocaliser les langues, c'est-à-dire pour les localiser, il faut surtout qu'elles soient au moins contrôlées sur place, y compris le rapport text/layout. 
Ceci est en opposition avec la situation de la quasi totalité des entreprises de services linguistiques, nos agences de traduction, qui sont presque uniquement locales. 
S'il est vrai que Internet permet aujourd'hui de faire traduire ses textes par des free-lances bien localisés aux quatre coins de la planète, il est tragiquement vrai que la fonction cruciale de contrôle linguistique de la fourniture - car les free-lances demeureront toujours de simples fournisseurs - est attribuée à une agence techniquement et fatalement analphabète.
En tant qu'entreprises responsables de fournir de plus en plus le contrôle de la qualité totale à nos clients, nous ne pouvons pas échapper à cette lacune structurelle. 
Comment assurer la fourniture de qualité contrôlée alors qu'on ne dispose pas d'une structure multinationale en mesure de produire et certifier sur place, pour chaque langue, l'acceptabilité contractuelle du service vendu ? Avant que le client ou le client potentiel ne nous la pose, il faut que nous ayons le courage d'adresser cette question à nous-mêmes avec pertinence professionnelle : de nos jours ce serait une anomalie professionnellement intolérable de ne pas le faire. D'ailleurs, bien que nous nous rendions compte qu'il nous faudra des années avant de trouver la réponse à une telle question et, surtout, avant de développer une ou plusieurs solutions, nous ne pouvons pas nous dispenser de nous la poser quand même ! 
 

4- L'anomalie du traducteur omniscient et supposé spécialiste dans la multiplication des terminologies techniques.

à propos d'anomalies, respirons profondément et sortons-en une autre qui empoisonne nos relations avec les clients, souvent induits en erreur par nos mêmes promesses.
Leur besoin de simplification et d'absence de difficultés linguistiques est totalement assouvi lorsque nous offrons la disponibilité magique de traducteurs spécialisés, non seulement dans toutes les langues mais aussi dans tous les domaines, donc dans celui du client ! 
Même si nous admettons que ces traducteurs hyper-spécialisés existent vraiment (bien que les ingénieurs mêmes des entreprises clientes aient du mal à être toujours au courant des technologies de plus en plus parcellisées de leurs produits spécifiques), comment pourraient-ils, nos free-lances miraculeux, joindre les deux bouts s'ils ne traduisaient que les textes spécialisés pour lesquels on les croit compétents ?
Il est tout à fait normal de se demander si ce ne sont pas les professionnels des services linguistiques - donc nous-mêmes - qui nourrissent de façon masochiste les malentendus contractuels à la base de la déception du client et de la confusion sur les marchés de l'offre et de la demande.
A qui s'en prendre, en effet, au moment où l'on constate la petitesse de la culture traductologique présente sur nos marchés ?
Qui accuser en tant que responsable de la sous-évaluation tragique de la complexité et - de la valeur ! - de nos services multilingues d'éditing et publishing ? 
 

5- Les mémoires de traduction, la terminologie informatisée et, surtout, la traduction automatique comme instruments essentiels de la traduction humaine, éternellement humaine.

Nous savons tous que le savoir-faire dont la traductologie appliquée dispose aujourd'hui est remarquable, tant au niveau linguistique qu'au niveau technologique. Déjà en 1994, quand j'ai signé la publication de notre premier livre sur la traduction et l'éditing multimédia, nous avions déjà fait le compte rendu de pas moins de 450 livres de traductologie.
Quant à la solution du problème central de la qualité traductive, c'est-à-dire la précision multilingue des technolectes spécifiques et d'entreprise, la terminotique est sur le marché depuis au moins une dizaine d'années et propose des solutions stratégiques concrètes : les mémoires de traduction et les prétraductions automatiques (au sein du Groupe Eurologos on utilise essentiellement Trados, IBM et Systran). Si aujourd'hui nous ne présentons pas et nous ne vendons pas à nos clients les glossaires terminologiques concernant leurs technologies, si nous ne montrons pas la complexité de la traduction humaine, éternellement humaine, nous risquons de finir par produire activement de l'obscurantisme sur nos professions.
La vraie solution au problème de la traduction technique consiste - nul ne l'ignore - en l'utilisation des mémoires de traduction qui construisent et multiplient les technolectes spécifiques, pour chaque langues, de façon permanente ! 
 

6- La pédagogie traductologique dans la formation et, surtout, dans la contractualisation de qualité avec le client.

Dans quelques bonnes écoles de traduction en Europe - même en Italie (et le professeur Arduini ne pourra certainement me démentir sur ce point) - la formation professionnelle est en train de devenir excellente.
Aux deux piliers de la nouvelle pédagogie traductologique, à savoir la préparation philologique sur la langue maternelle et sur les systèmes informatiques d'aide à la traduction, s'ajoute très spontanément une pratique des langues étrangères de plus en plus répandue grâce à plusieurs séjours à l'étranger de différentes durées (cours, échanges universitaires, stages auprès d'entreprises étrangères, etc.). Heureusement, maintenant tout a changé par rapport à ma génération obsolète, anthropologiquement unilingue - hélas ! - ou presque. 
En effet, c'est bien comme ça. 
Toutefois, dans l'attente que toute une nouvelle génération de traducteurs change profondément la culture professionnelle, du point de vue de l'offre ainsi que de la demande (il arrive très souvent que les responsables éditing de nos clients soient de jeunes diplômés en traduction), c'est-à-dire dans l'attente que l'état actuel de primitivisme de la culture traductologique sur le marché se modifie, il faut que nous, les professionnels, agissions de plus en plus pédagogiquement envers notre marché de la demande.
Comment ? Ce n'est pas facile. 

 

Voici cinq points à respecter pour introduire le débat.
 
a. Présenter aux clients toute la complexité du produit "texte multilingue" et arrêter d'employer la banalisation simplificatrice "pas de problème, je m'en occupe".
b. Décomposer le facteur qualité du service traduction au moins en quatre niveaux avec, bien entendu, quatre prix correspondants :
- traduction automatique ; 
- simple restitution sémantique et ortho-syntaxique ; 
- recherche terminologique et phraséologique du technolecte ; 
- qualité éditing "zéro défaut". 
c. Faire choisir au client le type de service et de qualité, en justifiant le prix par le niveau de travail traductif, terminologique et éditorial réellement intégré dans le produit à livrer. 
d. Garder une certaine transparence aux yeux du client, en fixant le plus clairement possible les limites traductives et technologiques de chaque type de fourniture : le premier facteur de la qualité jaillit en effet de la correspondance entre promesse et produit payé.
e. Contractualiser de façon claire et précise, s'engageant à fournir au client - supposé ignorant, ce qui est tout à fait légitime puisqu'il en a le droit - les informations argumentées sur les contenus technico-culturels des services à lui fournir.

 

Je conseille à tout le monde une dose abondante de stoïcisme tenace et pédagogique. 

Merci et bon travail.

F.T. 

 

  RÉSUMÉ

1- Le multilinguisme de la communication comme précondition au développement des entreprises et des institutions postmodernes.
Le multilinguisme et sa qualité, c'est-à-dire l'objet de nos activités, constituent l'aspect le plus caractéristique de l'information. Celle-ci, à son tour, donne vie au facteur le plus décisif de notre ère postindustrielle. 

2- Le paradoxe de l'internationalisation "homologatrice" et du grand retour géo-stylistique aux langues locales.
Paradoxalement, la mondialisation des marchés n'écrase pas les langues nationales. Au contraire, elle est en train de les valoriser plus que jamais ; surtout en raison du facteur LC (langue du client) : la nouvelle passion philologique des quarante langues principales de la scène économique actuelle. 

3- L'anomalie du "toutes langues" produites par l'entreprise exclusivement locale.
Toute production peut être délocalisée sauf la production des langues. Comment résoudre le problème de pouvoir au moins les contrôler et les valider sur place ? 

4- L'anomalie du traducteur omniscient et supposé spécialiste dans la multiplication des terminologies techniques.
La relative petitesse de la culture traductologique sur le marché de la demande ne dépend-elle pas de l'attitude trop simplificatrice de nous les professionnels ? 

5- Les mémoires de traduction, la terminologie informatisée et, surtout, la traduction automatique comme instruments essentiels de la traduction humaine, éternellement humaine.
La vraie solution à la production de technolectes multilingues n'est pas dans la proposition, toujours plus improbable, de traducteurs "techniques", mais dans les mémoires de traduction et dans la terminotique. 

6- La pédagogie traductologique dans la formation et, surtout, dans la contractualisation de qualité avec le client. 
Il est très positif que les meilleures écoles européennes de traducteurs mettent de nouveau l'accent sur l'enseignement philologique de la langue maternelle et sur les technologies informatiques d'aide à la traduction. Toutefois, il faut également éduquer les clients.